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Commune de Beaurainville (62)

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La tragique affaire du carrefour de Beaurainville

L’affaire la plus tragique que connut la région de Montreuil se déroula le 21 Mai 1940 au carrefour de Jumel sur le territoire de Beaurainville.
A cet endroit, se trouvèrent aux prises trois chars et un détachement de soldats français contre la forte pointe blindée de la 8ème Panzerdivision allemande qui marchait sur Montreuil, venant de Hesdin qu’elle avait atteint la nuit précédente.
Les blindés français appartenant à la 1ère division légère mécanique qui avait marché sur la Hollande dès les premières heures de l’attaque du 10 mai. Le peloton lourd de l’Escadron de Réparation (11ème E.R.) dépendant de cette division était demeuré à Maresquel où il cantonnait dans une usine. Là, arriva le lundi 20 mai, le capitaine BAUER, chef du Service Auto Régimentaire du 6ème Cuirassiers, détaché à l’Etat-Major comme officier mécanicien divisionnaire. Il avait l’ordre de remettre en route ce peloton lourd sur Vermelles (Nord) le lendemain 21, avant de se rendre personnellement à Paris au Magasin Central Automobile.
Le capitaine BAUER fit donc préparer le départ et passa la nuit sur place. Vers 2 heures du matin, le canon se fit entendre vers Hesdin. La canonnade alerta le Peloton et le capitaine BAUER donna l’ordre de sortir les voitures. Le convoi se forma sous les arbres de la place de Maresquel. Il comprenait 25 camions, 3 chars réparés (dont un Hotchkiss du 18ème Dragon et deux Somua du 4ème Cuirassiers) et environ 60 hommes, mécaniciens pour la plupart. Le reste de la nuit se passa sur qui-vive.
Au moment de partir, deux soldats avertirent le capitaine BAUER que quatre chars allemands venus d’on ne savait où, se trouvaient aux environs de Campagne les Hesdin et qu’ils tiraient sur tout ce qui se présentait. Aucun élément combattant français organisé ne se trouvant affecté à la défense de la région, BAUER décida de se porter immédiatement à l’attaque des chars.
Modifiant l’ordre initial de marche du convoi, il en donna le commandement à un sous-officier avec ordre de se porter à l’ouest de Lépinoy et de rejoindre la Division dans le Nord, au cas où les trois chars qui partaient à l’attaque, ne seraient pas rentrés pour 16 heures.
Il était alors 10 heures. Sur les trois chars que comptait la colonne, seul un Hotchkiss avait son équipage : deux hommes don le chef de char, le bragadier-chef DELLINGER du 18ème Dragon. Des deux autres chars, deux Somua, le Maréchal des Logis BOURGOIN pilota le premier, le lieutenant ROCHER, le Maréchal des Logis LEGRAND et le Cavalier BOURGEOIS formèrent l’équipage du second. Les trois chars quittèrent l’abri des arbres de la place de Maresquel et empruntèrent la route secondaire montant à Campagne les Hesdin par Neuvillette. Il étaient précédés de la patrouille de reconnaissance motocycliste composée en tête, d’un side-car dans lequel avait pris place le capitaine BAUER, suivi immédiatement de six motocyclistes solos (un chef de patrouille, un agent de transmission et quatre motos formant un groupe de combat). Des avions ennemis survolèrent alors la colonne sans toutefois l’attaquer.
Arrivés sur la crête au-dessus du Val Yvon (côte 70) , au nord de Campagne, la patrouille motocycliste vit déboucher du Bois des Liannes cinq fantassins allemands. Laissant les trois chars en surveillance sur le plateau, les motocyclistes se portèrent à pied à leur rencontre. En voyant les Français, les fantassins ennemis se mirent à courir dans un ravin boisé (Fond de Lianne) ; les Français ouvrirent le feu, ils répondirent aussitôt et disparurent. Les cavaliers fouillèrent en vain le ravin pendant une heure. L’ennemi battant en retraite s’était échappé.
En rejoignant les chars, les cavaliers virent alors la ligne allemande avancer sur Hesdin en tirant fusées et obus, les balles de mitrailleuses frappèrent dans les champs à 400 mètres d’eux.
BAUER fit descendre et réunir autour de lui les équipages des chars et les motocyclistes et leur expliqua ce qu’il comptait faire. Un civil errant près du lieu de la bataille fut interpellé. Il s’agissait d’un Belge que les cavaliers entreprirent de questionner, son attitude de paraissant suspecte - il y avait des espions partout. Un incident vint interrompre cet interrogatoire.
Sur la route venant du hameau de Neuvillette, ils virent arriver une chenillette que le capitaine BAUER crut anglaise ; arrivée à 200 mètres à peine du groupe français, cette chenillette se rangea sous les arbres de la route. Deux hommes en descendirent, se mirent en batterie au mileu de la route avec une mitrailleuse et ouvrirent le feu sur les cavaliers français. Rapidement, les motocyclistes se rangèrent et tirèrent dans leur direction, cependant que les équipages couraient à leurs chars. Le capitaine BAUER reçut à ce moment une balle dans sa botte gauche. Les Allemands remontèrent en voiture et disparurent vers le sud, les équipages français, non entraînés, n’ayant pas eu le temps de leur envoyer une bordée.
BAUER envoya aussitôt la patrouille motocycliste en reconnaissance dans la vallée de la Canche, vers Beaurain-Château et laissant le Hotchkiss en surveillance au carrefour de Jumel pour couvrir sa retraite, il fait partir les deux Somua en direction du sud.
Après avoir dépassé le village de Campagne, il aperçurent les 4 chars allemands qu’on leur avait signalés. Ils étaient embossés à la lisière d’un bosquet. Aussitôt, les deux chars Somua partirent à l’attaque et ouvrirent le feju entre 300 et 400 mètres. Un char allemand fut touché, on vit de la fumée en sortir et l’équipage se sauver ; immédiatement le char de BOURGOIN reçut 12 obus, 2 frappant le 47 qui fut mis hors d’usage, un autre fit sauter le mât de TSF, un quatrième fit voler la porte droite du moteur, un cinquième brisa la poulie folle de la chenille droite, un sixième brisa les épiscopes, les autres frappèrent sur la tourelle et sur la caisse, obligeant ce char, à battre en retraite. Les motocyclistes rentrant de reconnaissance rendirent compte que les allemands avaient progressé dans la Vallée de la Canche ; craignant pour son convoi, le capitaine BAUER donna l’ordre de décrocher. La patrouille motocycliste rejoignit les camions à l’ouest de Lépinoy, suivie péniblement par le char avarié de BOURGOIN. Au passage du carrefour de Jumel, le char Hotchkiss demeuré en surveillance fut récupéré et suivit le groupe vers l’ouest. Quant au Somua du lieutenant ROCHER, il devait en principe fermer la marche, assurant l’arrière-garde.
Regroupé sur la route de Montreuil, un peu avant le Petit-Brimeux, le capitaine BAUER s’aperçut que le Somua de ROCHER n’avait pas suivi. Il renvoya un motocycliste sur les lieux du combat, mais celui-ci ne put approcher du carrefour de Jumel en raison du feu intense qui s’y tirait. Il a fallut se résoudre à évacuer le secteur au plus vite, et le convoi s’ébranla en direction de Montreuil.
Mais qu’était donc devenu le char Somua du lieutenant ROCHER ? En répondant à cette question nous allons aborder la première phase de la bataille du carrefour de Jumel.
Descendant par la route du Val Yvon en queue de la colonne ROCHER fut soudain ralenti dans sa marche par des voitures remontant vers Campagne. Certains véhicules étaient même abandonnés sur la route départementale, et la manoeuvre des 22 tonnes de char n’était pas chose aisée sur cette voie encaissée entre deux talus.
Parvenu au carrefour de Jumel, dont la partie droite se trouvait masquée par un talus, ROCHER se trouva tout à coup en face de 7 ou 8 chars allemands qui venaient juste de stopper. Il fut impossible au Somua de se dégager et, héroïquement, il franchit le croisement des routes, entra de quelques dizaines de mètres dans le champ au nord-est de celui-ci et crânement ouvrit le fu sur les chars ennemis.
Les allemands tirèrent presque en même temps. Une grêle d’obus s’abattit autour du Somua ; après un combat de quelques minutes le masque de la tourelle fut atteint et en reculant, enleva un côté de la figure du Maréchal des Logis LEGRAND qui tirait. Quelques secondes plus tard un obus pénétra à l’intérieur du chr blessant le lieutenant ROCHER au genou, et enlevant le pied droit du cavalier BOURGEOIS. "Le moteur était arrêté, a raconté le lieutenant ROCHER, nous eûmes tous trois l’impression que c’était fini et nous fîmes en commun cette suprême prière en pensant à tous ceux qui nous étaient chers..."
Contrairement à ce qu’ils avaient pensé, le char ne brûlait pas. Le tir ralentit et après une longue attente, les allemands arrivèrent. Le Maréchal des Logis LEGRAND sortit le premier. Il eut le geste malheureux de porter la main à sa poche et un allemand lui tira une balle de révolver presque à bout portant dans la tête. LEGRAND s’écroula...
Le cavalier BOURGEOIS sortit le second, malgré son pied droit arraché. Les allemands l’aidèrent à se coucher à côté du char. Quand au lieutenant ROCHER, il ne pouvait bouger et fut extrait du char par les allemands eux-mêmes et emmené sans brutalité dans une maison, a-t-il dit lui-même.
Le calme était revenu, l’ennemi tenait le carrefour et l’affaire semblait terminée. Il était environ 13 heures.
Tout d’abord, l’ennemi laissa filer la multitude des pauvres gens qui étaient effrayés de leur présence. La route était pleine de fuyards de toute sorte. Les blindés allemands appartenaient à la 8ème Panzerdivision (du XII ème corps blindé de REINHARDT) et avaient pour but de s’emparer de ce carrefour sans toutefois le dépasser. Ces éléments étaient en avant-garde et dans une situation qui aurait pu leur être critique si la contre-attaque franco-britannique déclenchée cejour-là vers Arras avait pu réussir à les isoler de leurs colonnes de ravitaillement. Bref, la 8ème Panzer devait stopper au carrefour de Beaurainville et s’en emparer pour permettre le passage à une autre unité, la 1ère Panzer (du XIXème corps de GUDERIAN) qui devait remonter de la Somme.
Tout aurait donc pu se borner là, malheureusement il n’en fut pas ainsi : l’arrivée dun petit détachement de soldats français ralluma les feux de la bataille.
Avant d’exposer cette deuxième phase du combat de Jumel, revenons au char Somua détruit et voyons ce qu’il advint de son valeureux équipage.
Par quel miracle la balle de révolver qu’avait reçue presque à bout portant le Maréchal des Logis LEGRAND s’était-elle aplatie sur les os de la tête ? On ne le saura jamais. Il reprit connaissance dans la nuit. Il était seul près de son char ; il partit à l’aventure vers Montreuil, prit une voiture civile abandonnée et alla se faire soigner dans un Hôpital de Berck.
Le cavalier BOURGEOIS n’eut pas autant de chance. Allongé près de son char, le pied droit arraché, il se traîna pendant la bataille qui suivit et alla mourir seul, exangue, ayant eu le suprême courage de s’envelopper lui-même le moignon dans un sac.
Le lieutenant ROCHER lui, gravement blessé au bassin et aux jambes devait survivre à ses blessures.

Rédigé par Pierre BOURDREY